Relecture du rôle des bibliothèques à l'heure du numérique

En 2003, le sociologue Robert Putnam théorisait le rôle politique et institutionnel de la bibliothèque en l’assimilant à un “tiers-lieu”. Espace informel de rencontres et d’échanges, la bibliothèque possède une véritable fonction politique, à condition qu’on lui alloue des ressources, compétences, moyens financiers et humains. La bibliothèque de Thionville (Moselle) a été pensée comme “un lieu vivant organisé autour d’une bibliothèque”. Afin d’encourager des usages diversifiés, des services et équipements spécifiques sont proposés selon les espaces - dont certains ne sont dévolus à aucune pratique en particulier pour permettre leur libre appropriation.

Ce rôle de tiers-lieu a été saisi par les pouvoirs publics, qui en tirent parfois parti pour y décliner leurs dispositifs et leurs programmes, notamment numériques.

En France, le ministère de la culture a ainsi préconisé l’inclusion des bibliothèques à la Stratégie nationale pour un numérique inclusif. .En accompagnant les usagers dans leurs démarches administratives en ligne, les bibliothécaires pourraient devenir des “médiateurs numériques”, c’est-à-dire endosser un rôle de formateur aux usages numériques pour les habitants. Ce à quoi de nombreux bibliothécaires répondent que la mission initiale de la bibliothèque n’est pas de se “dissoudre dans l’accompagnement de l’e-administration” et que, si le gouvernement souhaite exploiter les fonctions sociales et politiques des bibliothèques, il sera nécessaire d’y allouer des “moyens humains et un budget spécifique”.

Au Canada, une bibliothèque pourrait être mobilisée pour servir de tiers de confiance à l’échange de données. Le projet Quayside, développé notamment par Sidewalks Lab, filiale d’Alphabet suscite de nombreuses interrogations et inquiétudes quant au devenir des données collectées par les capteurs qui quadrilleront le "smart neighborhood". Les habitants ont notamment exprimé leur défiance vis à vis d'une gestion qui serait confiée uniquement à un opérateur privé, Sidewalks Lab en l'occurrence. Le Toronto Region Board of Trade, chambre de commerce régionale, a donc préconisé que la gestion des données soit confiée à la Toronto Public Library. La neutralité de cette structure légale tierce justifierait qu’elle collecte, détienne et exploite les données du quartier. Sa sélection s’est faite sur la base de son expertise dans la collecte de données et de la légitimité publique qu’elle possède.

Il est à noter que toutes les bibliothèques ne sont pas à même de revêtir un rôle d’une telle ampleur dans la transition numérique, la Toronto Public Library ayant par exemple déjà été instigatrice d’un projet open data. Il est en tout cas intéressant de constater que ces acteurs, dont on aurait pu croire qu’ils déclinent avec la transition numérique, puissent au contraire réinventer leur rôle à la faveur de celle-ci.