Quand les GAFA arrivent en ville #2 : confusion des frontières publiques et privées

Souvenez-vous, il y a deux semaines, nous avions évoqué les mobilisations citoyennes contre l’implantation des GAFA sur leurs territoires. Nous nous intéressons cette semaine à l’une des raisons de ces contestations : la confusion entre espace public et privé qui caractérise certains de ces projets.

Revenons-en au cas de Stockholm, où Apple avait prévu la construction d’un townsquare, nom donné à ses boutiques, sur la place Kungsträdgården (littéralement "le jardin du roi"), contre lequel les habitants se sont mobilisés massivement. Les commentateurs ont été interloqués par la volonté d’Apple de s’implanter à un endroit à si forte signification civique et politique. Ils ont pensé à une erreur de jugement de la part de l’entreprise. Pourtant, force est de constater que la marque suit exactement la même tactique ailleurs, comme à Melbourne sur la très populaire place de la Fédération. Ces townsquares sont un exemple de ce qui relève de la privatisation du public. Cette implantation dans un espace symbolique peut être interprétée comme une volonté d’afficher son emprise sur un territoire.

Les townsquares relèvent de la privatisation du public, mais également de publicisation du privé. Un exemple est donnée par le magasin Apple de San Francisco, qui possède d’immenses surfaces vitrées qui lui permettent de s’ouvrir totalement sur l’extérieur, ainsi qu’une cour intérieure et un espace culturel et artistique, respectivement dénommés “The Plaza” et “The Forum”... La boutique reproduit ainsi les propriétés de l’espace public (accessibilité, mixité, aménités) dans un bâtiment privé. Ses employés s’y réfèrent en parlant de “place de la ville”, dans lesquels “l’expérience cliente” doit amener le visiteur à oublier l’impératif de consommation.

Rappelons que cette confusion relève d’une tactique commerciale très répandue dans le contexte néolibéral actuel. En ce qui concerne les GAFA, il est intéressant de noter que cette confusion se poursuit en ligne : Facebook a émis le souhait de créer des “communautés en ligne”. Dans une lettre ouverte, le fondateur du réseau social Mark Zuckerberg affirme que le “développement d’infrastructures sociales” est “sa mission la plus importante”. II souhaite par là se substituer “aux structures en déclin”, “comme les Églises, les syndicats, les clubs de sport, les associations”. La confusion est ici entretenue par le fait que Facebook ne vend pas son service aux usagers, mais se finance grâce à la publicité. Avec les GAFA, l’enjeu ne relève plus seulement de la confusion des espaces publics et privés dans un but commercial, mais d’acteurs privés dont les actions débordent de leur cadre, jusqu’à empiéter sur les compétences des autorités publiques. Par ailleurs, la confusion des frontières publiques et privées n’est pas unilatéralement portée par le secteur privé : le public aussi l’encourage parfois, par exemple lorsqu’il demande à Facebook de réguler les fake news qui circulent sur le réseau social.