Dystopie et effondrement : quand le récit accompagne les changements de comportement

Ghislain Bourg 
Docteur en psychologie sociale 
Contact : ghislain.bourg@auxilia-conseil.com 

Tantôt critiques de la société contemporaine de l’auteur, tantôt fictions d’anticipation, les dystopies présentent des visions d’un futur sombre et désespéré, dont les causes sont souvent à chercher dans les dérives de notre société. Si ces récits reflètent nos angoisses, ils pourraient également constituer une manière de se préparer au pire et motiver des changements de comportement… dans le présent !

La dystopie est un type de fiction décrivant une société imaginaire empêchant ses membres d’être heureux. Ces fictions racontent généralement comment un groupe d’individus luttent contre un oppresseur (régime totalitaire, invasion extraterrestre ou de morts-vivants, soulèvement des robots ou des singes, environnement hostile...). 

Depuis les Voyages de Gulliver (1726) de Jonathan, l’un des récits satiriques précurseurs du genre, le nombre de récits dystopiques a augmenté. Parmi les dernières dystopies en date, Ready Player One propose un futur proche dans lequel les humains s’échappent d’un monde en déclin pour se réfugier dans une réalité virtuelle. De son côté, la deuxième saison de Handmaid’s Tale montre comment un régime totalitaire émerge à la suite de crises environnementales et sanitaires. Les éléments qui composent une dystopie font écho aux angoisses de l’époque dans laquelle la fiction est écrite et correspondent à des extrapolations de réalités ou de tendances présentes. 


Dans « Le Jour où la Terre s’arrêta » (1957), sorti pendant la guerre froide, l’extraterrestre Klaatu menace de détruire l’espèce humaine si elle continue sa course à l’armement. Dans son remake récent (2008), Klaatu fait la même menace si les humains continuent de dégrader l’environnement.

Dans « Le Jour où la Terre s’arrêta » (1957), sorti pendant la guerre froide, l’extraterrestre Klaatu menace de détruire l’espèce humaine si elle continue sa course à l’armement. Dans son remake récent (2008), Klaatu fait la même menace si les humains continuent de dégrader l’environnement.

Du déni à l’activisme

Rumpala (2016) s’interroge sur les représentations que véhiculent ces récits. D’une part, ils donnent à voir une vision terrifiante de l’avenir. Sur ce point, l’étude Des Images et des Actes indique que les individus réagissent différemment à des images montrant des effets plus ou moins graves du changement climatique, en fonction de leur engagement. D’un côté, les images catastrophistes extrêmes provoquent le déni ou le fatalisme chez les personnes les moins sensibles et/ou conscientes de la menace. Se sentant incapables face à la menace, ces personnes détournent le regard ou se résignent. A l’inverse, les visuels de solutions suscitent chez ces mêmes personnes l’intérêt, la joie et la surprise et les encouragent à agir. De l’autre côté, les personnes les plus sensibles/conscientes des menaces sont déjà entrées en action : recevoir un message catastrophiste justifie, voire galvanise leur engagement. Veldman (2012) observe que les récits d’apocalypse environnemental facilitent les changements de comportement chez les activistes environnementaux, déjà convaincus par la cause. Ces résultats illustrent le fait que le passage de la prise de conscience à l’action est un processus long, au cours duquel la dimension émotionnelle est forte : 

1/ Tant que l’individu n’est pas sensibilisé à certains enjeux, les informations qui remettent en cause son mode de vie sont bloquées (déni, rejet...). Kubler-Ross (1969) observe que le déni constitue l’une des premières étapes du processus de deuil. Ce n’est donc pas dramatique de rencontrer un acteur dans le déni, l’important est de faire en sorte qu’il ne reste pas à cette étape.

2/ Une fois sorti du rejet et/ou du déni, l’individu sera sensible à des solutions portant sur de petits ajustements (ex : éco-gestes), probablement plus pour se donner bonne conscience que par une compréhension profonde des enjeux. Pour justifier l’adoption de ces nouvelles pratiques, il va s’auto-convaincre de l’importance des enjeux et modifier (très) progressivement son système de représentation.

3/ L’individu entre ensuite en friction avec son entourage. D’autres personnes, moins sensibles que lui, observeront ses nouvelles pratiques et pourront le questionner, voire le challenger avec plus ou moins de bienveillance (comme lui, deux étapes plus tôt). En réaction à leurs commentaires, il va tenir une position face à eux. Ce faisant, il renforce d’autant plus le lien entre ce qu’il fait et ce qu’il pense être, à travers un discours cohérent. Il devient, un peu malgré lui, une minorité active (Moscovici, 1976), qui agit de manière originale et porte un discours déviant.

4/ Dès lors qu’il intègre les valeurs sous-jacentes à ses pratiques dans son discours, la défense de son point de vue prend alors une dimension identitaire : faire devient être. Toute information venant justifier ses pratiques, voire lui permettant d’agir encore plus, sera intégrée à son système de représentation et viendra renforcer ses convictions. Ce qui ne devait être qu’un ajustement périphérique et individuel devient un enjeu central que l’individu est prêt à porter autour de lui.
 

C   ourbe du deuil   ,    modèle transthéorique   ,    processus d’adoption d’une innovation    et    modèle Rubicon    : toutes ces approches convergent pour dire que le changement de comportement est un processus long au cours duquel l’individu passe par différentes étapes.

Courbe du deuil, modèle transthéorique, processus d’adoption d’une innovation et modèle Rubicon : toutes ces approches convergent pour dire que le changement de comportement est un processus long au cours duquel l’individu passe par différentes étapes.


Les dystopies influencent-elles nos représentations du futur ?

Bernsten et al. (2008) observent que lorsque les individus se projettent dans le passé, ils se rappellent de souvenirs précis. Lorsqu’ils se projettent dans le futur, les résultats sont plus stéréotypés et correspondent à des scripts culturels de vie (ex : aller à l’école, tomber amoureux, trouver un travail, partir en retraite). Il est tout à fait possible que les récits d’anticipation participent à façonner ces scripts et qu’ils conduisent les individus à considérer des scénarios d’effondrement comme crédibles.

Face à un objet aussi incertain que l’avenir, les individus élaborent et diffusent collectivement des représentations sociales (Moscovici, 1961) qui visent à donner du sens au monde auquel les individus sont confrontés, en répondant à leurs angoisses et en justifiant leur position sociale. Les fictions dystopiques participent à façonner ces représentations : elles proposent une vision structurée et cohérente d’un futur sombre mais qui apparaît comme probable, car leurs origines renvoient à des incertitudes et à des polémiques contemporaines. Elles donnent à voir les conséquences possibles des dérives d’une société.

D’autre part, les dystopies, comme la plupart des récits, s’appuient sur un personnage principal, auquel le spectateur pourra s’identifier. C’est en prenant conscience de l’horreur du système dans lequel il vit que le personnage principal va chercher à renverser ce système en créant ou en rejoignant une rébellion. Qu’il réussisse ou non, le protagoniste ne sortira pas indemne de cette lutte. Le spectateur pourra observer comment agir s’il se retrouvait dans une situation comparable.


Un voyage sans retour

Comme d’autres formes de récits, les dystopies propulsent le personnage principal dans un environnement « extraordinaire ». Face à ce choc soudain, le héros va d’abord refuser (déni) l’appel de l’aventure puis s’engagera à rétablir une forme d’équilibre, bien que le voyage sera parsemé d’embûches et d’échecs et ne le laissera pas indemne (et qu’il peut échouer).

 

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Le monomythe (Campbell, 1949, réédition en 2008) suggère que les grands mythes suivent une même structure narrative, encore utilisée par les scénaristes hollywoodiens. Les étapes du voyage du héros sont à mettre en parallèle avec les théories en sciences humaines décrivant les phases par lesquelles un individu passe lorsqu’il change de pratique.

Là où la plupart des (super)héros luttent contre une crise passagère pour revenir à l’état initial, les récits post-apocalyptiques poussent le spectateur à « envisager » que le monde ne sera plus jamais comme celui qu’il connait. Ils sont à rapprocher des travaux sur l’effondrement bien réel de nos sociétés et sur la résilience, (Servigne & Stevens, 2015).

Pour qu’il y ait changement de représentation, les modifications des circonstances extérieures doivent être perçues comme irréversibles (Flament, 1994). Si une modification des circonstances externes semble réversible, temporaire (ex : crise pétrolière), l’individu ne changera pas de représentation mais adoptera un comportement inhabituel jusqu’à ce que la situation revienne à la « normale ». 

Par contre, si le changement de contexte apparaît comme durable, sans possibilité de retour en arrière, alors l’individu adaptera sa représentation en fonction des nouvelles circonstances. Et c’est bien l’une des principales spécificités de la notion d’effondrement : là où une crise est passagère et n’entraîne que des ajustements momentanés, l’effondrement décrit un bouleversement irréversible. Faire comprendre cette irréversibilité est primordiale pour amener les acteurs à s’engager réellement dans une transformation de notre société.

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SOURCES

  • https://www.desimagesetdesactes.fr/

  • Abric , J.-C. (1994). Pratiques sociales et représentations . Paris : PUF.
    Berntsen, D., & Jacobsen, A.S. (2008). Involuntary (spontaneous) mental time travel into the past and future, Consciousness and Cognition, 17(4), 1093-1111. 

  • Campbell, J. (2008). The hero with a thousand faces (Vol. 17). New World Library.

  • Flament, C. (1994c). Structure, dynamique et transformation des représentations sociales. In J.-C. Abric (Ed.), Pratiques sociales et représentations (pp. 37-57). Paris: Presses Universitaires de France.

  • Heckhausen, H. & Gollwitzer, P. M. (1987). Thought contents and cognitive functioning in Jenvrin, S. (2009). Catastrophe, sacré et figures du mal dans la science-fiction: une fonction cathartique. Le Portique. Revue de philosophie et de sciences humaines, (22).

  • Joule, R.-V., & Beauvois, J.-L. (1998, 2006). La soumission librement consentie (5 ed.). Paris: Presses Universitaires de France.
    Kübler-Ross, E. (1969) On Death and Dying, Routledge.

  • Moscovici, S. (1961). La psychanalyse, son image et son public. Paris: Presses Universitaires de France.

  • Moscovici, S. (1976). Psychologie des minorités actives. PUF. 

  • Prochaska, J. O., & DiClemente, C. C. (1982). Transtheoretical therapy: Toward a more integrative model of change. Psychotherapy: theory, research & practice, 19(3), 276.

  • Rogers, E. M. (2010). Diffusion of innovations (5th edition). New York, NY: Free Press. 

  • Rumpala, Y. (2016). Que faire face à l’apocalypse?. Sur les représentations et les ressources de la science-fiction devant la fin d’un monde. Questions de communication, (30), 309-334.

  • Servigne, P., & Stevens, R. (2015). Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Paris: Seuil.